La réforme du bac engagée cette année en première bouleverse en profondeur l’approche française de l’examen qui sanctionne la fin des études secondaires. Le bac général a en effet fondamentalement peu évolué dans sa forme depuis 1969 et la mise en place des filières A, B, C, D et E remplacées, en 1995, par les filières S, ES et L : des épreuves anticipées de Français en première, une session unique pour les autres matières en fin de terminale et pas de prise en compte du contrôle continu.
Cet article vous est proposé par Christophe Sanson, professeur certifié de mathématiques. 

Pourquoi réformer ?

Initialement, il y a la volonté de redonner de la valeur au baccalauréat qui, comme chacun sait, a perdu beaucoup de son lustre au fil des ans. En effet, il n’est plus étonnant que, malgré un 04/20 en mathématiques, un élève de S soit reçu grâce à un généreux jeu de coefficientes : TPE en 1re, options, épreuves expérimentales (ECE), etc. On observe aussi une prolifération des mentions qui les vide bien entendu de leur sens : depuis une dizaine d’années, la mention «Assez Bien» est quasiment devenue la norme…

Il semblait également urgent d’introduire une partie de contrôle continu afin de valoriser et d’encourager la régularité dans le travail. Cette demande ancienne de certains enseignants a été entendue et c’est une bonne nouvelle d’autant que ce contrôle continu commence dès la classe de première.

L’intention initiale est donc sans aucun doute louable. Elle est à l’origine de la création de «Spécialités» dont les coefficients sont très importants (2×16%+5% soit 37% au total), de la disparition des TPE de 1re et des options dont le poids dans le nouveau décompte est quasi nul (désormais, on peut considérer par exemple que les 3h d’option EPS représentent moins de 1% de la note finale !). Il s’agit désormais de s’assurer qu’un candidat ayant par exemple choisi des spécialités scientifiques maîtrise les fondamentaux dans les spécialités qui définissent la teinte dominante de son profil.

Un bac « à la carte » pour une orientation post-bac définie 

La réforme met fin aux anciennes filières S/ES/L et «décloisonne» les parcours. On ne peut que s’en réjouir. Elle donne plus de liberté aux élèves dans leurs choix et leur permet de passer un bac quasiment «à la carte», plus proche de leurs aspirations et profils propres. Par exemple, un élève attiré par les sciences expérimentales pourra choisir les spécialités SVT et SPC et faire moins de mathématiques (en se limitant éventuellement aux 3h de «maths complémentaires» en terminale par exemple). Celui qui envisage, quant à lui, un cursus en ingénierie choisira les spécialités SPC et mathématiques (+ maths expertes) sans faire de SVT. Désormais de multiples combinaisons sont possibles dont certaines se rapprochent des regrettées séries A/B/C/D d’avant 1995 qui prenaient davantage en compte la diversité des élèves (rappelons-nous la filière A1 où se côtoyaient maths, littérature et philosophie). Ces possibilités séduisantes mais aussi très impactantes pour l’orientation post-bac exigent de faire des choix qui peuvent s’avérer difficiles d’autant qu’ils doivent être faits tôt, c’est-à-dire dès la fin du deuxième trimestre de l’année de Seconde pour les vœux de spécialités et au milieu de l’année de Première pour envisager la spécialité à abandonner. Difficile aussi de tenir compte des progrès de l’élève avec un calendrier aussi «resserré».

Presque toutes les matières sont concernées par la réforme et les mathématiques le sont particulièrement. En effet, celles-ci sortent du tronc commun, ce qui n’a pas manqué d’étonner voire d’inquiéter puisqu’un élève de Seconde n’aurait plus le choix qu’entre une spécialité maths très exigeante et plus de maths du tout. Pourtant, on sait que, même si l’enseignement supérieur devra s’adapter au nouveau bac, les mathématiques sont présentes dans de nombreuses filières non scientifiques, comme par exemple celles proposées par les écoles de commerce ou les universités de psychologie. Sans parler des concours administratifs ou de l’enseignement dans le premier degré qui comportent une épreuve de mathématiques. Ne pas choisir la spécialité maths fermerait donc des portes.

La conséquence évidente est que les classes de spé maths sont caractérisées par une hétérogénéité inédite : avec les critères de l’ancien bac, on peut dire que le niveau des élèves d’un même groupe va de l’élève très fragile de ES à l’élève d’un très bon niveau de S présentant une réelle fibre mathématiques. D’où des groupes qui, du point de vue du professeur, sont quasi ingérables et il est très difficile d’envisager une aide personnalisée à des élèves aux profils si différents. Et ce d’autant plus que les heures d’accompagnement personnalisé ont été supprimées.

C’est regrettable car les programmes sont riches et exigeants. Ils renouent avec «une certaine beauté des mathématiques» peu à peu oubliée des programmes, en partie des nouveaux programmes du collège entrés en vigueur en 2016. Ils laissent par exemple davantage de place à une indispensable technique de calcul, proposent une approche de la fonction exponentielle dès la première, abordent à nouveau les équations différentielles, etc. On y trouve aussi des propositions très intéressantes comme l’approximation de pi par la méthode de Monte Carlo ou par celle des aiguilles de Buffon, l’approximation de e par méthode d’Euler ou celle de Bernouilli sous Python, l’étude de suites qui fascinent depuis longtemps les mathématiciens comme les suites de Fibonacci ou de Syracuse, etc. Autant de très beaux problèmes qui mériteraient plus de temps pour être abordés avec toute l’attention nécessaire. Plus généralement, le programme de première demanderait, pour être abordé sereinement et dans sa totalité, plus de 4h. C’est encore plus vrai avec  l’introduction de la programmation informatique en langage structuré, une des grandes nouveautés du nouveau lycée : pour la première fois, on dépasse en effet l’apprentissage de l’algorithmique (anciennement sous Algobox, logiciel pédagogique d’initiation à l’algorithmique assez simple d’emploi) et l’Education Nationale introduit le code dans les programmes. On ne peut que se réjouir de voir nos élèves s’initier à la programmation fonctionnelle (et pas seulement procédurale) dans un langage orienté objet, Python, le deuxième langage informatique le plus utilisé au monde derrière JavaScript. Une telle ambition ne peut qu’être saluée mais pour la nourrir il faut du temps et malheureusement aucune dotation horaire spécifique à l’informatique n’a été prévue.

L’évaluation des mathématiques en terminale après la réforme 

Venons-en à l’évaluation en mathématiques et plus particulièrement celle des options en terminale. Les maths expertes pour les spé maths (3h optionnelles qui s’offrent aux élèves qui suivent les 6h de spécialité maths en terminale) et les maths complémentaires pour les autres (3h optionnelles pour tous les élèves qui le souhaitent qu’ils aient ou non suivi la spé math en 1ère) ne font pas partie des E3C (épreuves de contrôle continu) mais ne compteront pour l’examen qu’à travers des 10% que pèsent les bulletins trimestriels dans le total du bac. Autrement dit ces options ne compteront qu’environ 10% de 10%… Etrange façon de valoriser l’expertise. Certes les élèves de terminale choisiront ces options dans l’optique de valoriser leur dossier Parcoursup mais on sait que beaucoup travaillent «pour la note» (et on ne peut d’ailleurs pas leur en vouloir, c’est humain !) alors comment espérer d’eux l’investissement important qu’exigeront ces très exigeants programmes ? A titre de comparaison, suivre la spécialité en terminale S et ES faisait respectivement passer le coefficient des mathématiques de 7 à 9 et de 5 à 7. De quoi motiver…

Notons que, parmi les options, il existe une autre singularité, très française celle-là : le latin (et le grec). C’est en effet la seule option qui fera l’objet d’épreuves spécifiques et qui se verra attribuer un coefficient 3 non négligeable tout en comptant aussi dans les 10% des bulletins scolaires. Est-ce faire preuve de mauvais esprit que de penser que le Ministère a réservé une place privilégiée au latin pour éviter la levée de bouclier qu’aurait immanquablement suscité sa dilution (et par conséquent sa quasi disparition) dans les seuls 10% des bulletins scolaires ?

Évoquons aussi la question du «Grand oral» aux contours sont encore très flous qui, initialement, devait concerner les spécialités dès la Première puis désormais seulement en Terminale. La question qui se pose est : comment les enseignants pourront-ils encadrer 30 élèves portant chacun un projet personnel dense et représentant un coefficient 10, sur les 6h de cours de spécialité qui seront déjà insuffisantes pour couvrir tout le programme ? La question, pour l’instant, reste en suspens… A titre de comparaison, les anciens TPE de première mobilisaient deux enseignants par classe deux heures par semaine pendant deux trimestres sur des projets menés en groupes de deux ou trois…

A quoi faut-il s’attendre pour la rentrée 2020 ?

La réforme est donc ambitieuse et intéressante mais ses concepteurs semblent naviguer à vue et rendent difficile le travail des équipes pédagogiques et bien entendu celui des élèves.

Déjà le Ministre de l’Education Nationale évoque des aménagements pour la rentrée prochaine. Il semble que les difficultés liées à l’hétérogénéité des élèves en spécialité maths aient été entendues et des mesures visant «à renforcer la constitution des groupes de compétences» sont à l’étude. Le bruit d’un retour des mathématiques dans le tronc commun court aussi… Nul doute que la rentrée 2020 réservera son lot d’aménagement et de surprises.

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