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Prépa commerciales 2021-2022 : le thème de Culture Générale au programme

«Aimer à n’en savoir que dire» écrit Louis Aragon. Oui, aimer peut nous laisser sans voix. Alors, ne nous laissons pas paralyser et entrons au cœur de ce verbe. Enrichissez vos connaissances sur le nouveau thème de Culture Générale en Prépa commerciales : «Aimer». Notre professeure certifiée de Lettres Modernes, Chantal Bohin, partage ses références et réflexions. 

Aimer : une tentative de définition 

Aimer fait ressentir, apprécier, vibrer, désirer, adorer, détester. À tel point, qu’aimer se cultive dans tous les arts. Aimer ou non d’ailleurs. Etre aimé et ne pas aimer. Aimer de manière intransitive peut-il se faire J’aime ? N’aime-t-on pas toujours soi-même ou quelqu’un, quelque chose ? Quels en sont les degrés, les nuances, les couleurs, les raisons ? Passionnément, à la folie, pas ou plus du tout, du rouge au grey, du gris aux ombres les plus obscures, du confus, du flou évanescent au blanc mortel. La langue française n’a qu’un verbe pour englober toutes ces déclinaisons. De quoi perdre son latin. Quant au grec, il remporte les lauriers : trois mots pour en cerner les subtilités erôs, philia et agapè.

L’étymologie latine du verbe «Aimer»

Dans son Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey précise que le verbe aimer vient du latin amare qui, selon Alfred Ernout et Antoine Meillet, spécialistes des étymologies latines, est peut-être un «mot populaire expressif à rapprocher de amita, («tante»), amma, («maman»)». Nous pouvons d’ailleurs peut-être déjà y voir le lien naturel avec la mère puisque Freud pense qu’aimer est possible parce qu’on a été aimé durant son enfance. Le premier être aimé et désiré n’est-il pas la mère nourricière, celle qui apaise et satisfait par la tétée ? (Observations sur l’amour de transfert 1915 ; Trois essais sur la théorie sexuelle 1905) «Amare a d’ailleurs pris les deux valeurs, affective et érotique (v.1150), des deux verbes grecs philein et eran, tout comme amor, amour, correspond à la fois à philia et à erôs». Au sens de philia aimer est éprouver de l’affection, de la tendresse, de l’amitié pour quelqu’un. Au sens d’erôs, aimer est éprouver de l’amour, du désir, de la passion. Au XIIe siècle, on est ensuite rapidement passé à des sens affaiblis comme «avoir du goût pour» des aliments, des boissons : amer.

Aimer chez les Grecs 

Nous voyons donc que les contours du verbe aimer sont multiples et diffèrent selon les époques, les sociétés ; en revanche, le corps du verbe ne fait qu’un et est bien en interaction constante avec le nôtre. Tout part du moi, de l’ego et peut accéder à la troisième forme que prend l’amour agapè au sens grec : aimer de manière désintéressée, aimer pour aimer, avec un sens universel de charité. Il permet d’accepter, de sublimer et pardonner.

Aimer va donc au-delà de l’affection, du désir. Le philosophe Vincent Citot parcourt l’Histoire dans un des articles de sa revue Le Philosophoire consacré au sujet  (n°11, 2000/1, pages 23 à 71 ). Il analyse et mêle les pensées de Platon aux thèses d’André Comte-Sponville partant d’une injonction :
«Si l’on veut (…) comprendre ce qu’est l’amour, il faudra commencer par comprendre la double relation au désir (erôs) et à cette sorte de glue sociale qu’est l’affection (philia).» Une énergie vitale, une pulsion qui évolue en un sentiment amené à lui-même à «se muter». Comment ? Pourquoi ? Mais au fond, pourquoi en chercher la cause ? D’ailleurs, pour Vladimir Jankélévitch l’amour est sans pourquoi, l’amour est en lui-même sa propre cause (Emission et extraits d’entretiens du philosophe sur France Culture du 1er janvier 1972, Avoir raison avec Vladimir Jankélévitch par Adèle Van Reeth et Raphaël Enthoven).

Aimer : un concept polymorphe 

Aimer, un regard, une énergie vitale entre joie et souffrance

L’amour, écrit Spinoza, «n’est rien d’autre qu’une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure». (Ethique III, Scolie de la proposition 13, 1677) Aimer ne devrait être alors que cette émotion positive qui pousse à sortir de soi.

Quelle en est cette cause extérieure, ce surgissement en un instant ? «Le croisement des regards, un serrement de mains, une rencontre au coin de la rue…» dit Vladimir Jankélévitch dans un entretien précédemment cité. Une cause qui accompagne l’amour, un élément qui nous met en joie, un élan vers l’Autre. Dans Leurs yeux se rencontrèrent, (2003), Jean Rousset rassemble  des scènes de première vue incontournables à lire et relire. D’ailleurs, chacune des œuvres citées, ajoutées à vos propres références culturelles, sont à connaître pour illustrer votre réflexion dans un développement de dissertation. 

Dans L’Éducation sentimentale (1869), Flaubert fait rencontrer Frédéric Moreau et Marie Arnoux sur le pont d’un bateau. Il la voit et ressent bien au-delà du désir et de la possession physique. Au premier regard, Frédéric tombe amoureux «Ce fut comme une apparition» mais elle est mariée, plus âgée que lui. Inaccessible ?

À la recherche du temps perdu (1906 1922), Proust  mène également une réflexion où la rencontre et retrouvailles marquent une vie. Celles d’avec Albertine sont récurrentes. «À l’ombre des jeunes filles en fleurs» : Marcel les observe et décrit un désir confus et indifférencié pour le groupe. Puis le désir se fixe ensuite sur Albertine, un polo noir, un visage sur le fonds céruléen du ciel. On retrouve l’amour décliné sur fonds de peinture chère à l’auteur. 

L’atmosphère romantique est d’importance en amour. Le cadre, un décor auquel la jeune Emma croit au début du roman de Flaubert Madame Bovary (1857) participe à la magie. Entre fantasmes pour elle et sincérité des sentiments pour Charles.

Shakespeare. D’emblée une opposition, deux familles ennemies. Roméo et Juliette (1597).  Le désir en fond sans compromission. Dans les mots de Roméo à la vue de Juliette, déjà le clair obscur : elle lui apparaît «telle une blanche colombe parmi les corbeaux. Une beauté trop brillante pour les usages de la vie, trop précieuse pour la terre». Le désir est suprême.

Le beau est là dans chacune des lignes de ces auteurs. Nous pourrions y ajouter les scènes où Roxane est troublée par un Cyrano (Edmond Rostand, 1897) dans l’ombre ; un balcon observé en contre-plongée, derrière lequel se trouve l’aimée ; Esmeralda admirée par Quasimodo et Frollo (Notre Dame de Paris, V.Hugo 1831).  Mais ces aimées n’ont d’yeux que pour Christian et Phoebus.

Réciprocité pour les uns, unilatéralité pour les autres. Le beau déclenche le désir qui est constitutif de l’amour mais ne s’y réduit pas. Le beau côtoie la souffrance et la mort parfois. Nous y reviendrons. Toutes ces questions sont soulevées dans les dialogues du  Banquet de Platon (vers 380 av. JC) au cœur desquels se trouve Erôs. Ajoutons les rencontres et évolutions des héros stendhalien : Fabrice, Julien, les femmes qui les entourent dans La Chartreuse de Parme (1839) et Le Rouge et le Noir (1830). L’écrivain théorise même les états d’une âme amoureuse dans De l’Amour, nomme la cristallisation, l’impulsion vers ce que nous imaginons des perfections. José Ortega y Gasset nuance «En bon Français, Stendhal est superficiel dès l’instant où il se met à parler en général (…)» Il lui oppose alors Platon «Voyez comme (il/Platon) va droit, sans hésitations, et attrape avec ses pinces mentales le nerf frémissant de l’amour. L’amour – dit-il- est le désir d’engendrer dans la beauté »(…) » Or, il faut considérer le mot «beauté» il y a vingt-cinq siècles «dans le vocabulaire platonicien, la «beauté» est le nom concret de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler plus génériquement la «perfection». «Un mouvement de notre âme vers quelque chose qui est meilleur, supérieur (…) et non une désillusion des passions perdues» (Études sur l’amour «L’amour chez Stendhal»).

Aimer, c’est transformer

Si l’impulsion naissante est joie, mouvement d’âme, celle-ci souffre et mène à l’ultime. Les exemples précédents sont donc à reprendre pour y voir les désespoirs et pertes de chacun. Les personnages ne sont pas épargnés, à l’image de leurs créateurs, en quête de retranscription des émotions. Aimer est souffrir même dans ce premier élan qui semble être une joie : Phèdre sent son «âme éperdue» (Racine, 1677).  Humbert Humbert ne souffre-t-il pas de la perte de d’Annabel Leigh lorsqu’il rencontre, Dolores Haze, sa future Lo, Lolita (1955) en train de prendre un bain de soleil. Son parcours est une quête pour dépasser le désespoir lié à la mort de son aimée atteinte du typhus, tout deux alors âgés de 13 ans. Vingt quatre ans plus tard, il reste nostalgique de la jeune fille et devient, selon son propre terme, nympholepte. La dimension du passé y est essentielle. De l’enfance. Le lien avec la mère : fusion ? Absence ? Rejet ? Humbert, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud. Entre narrateur et écrivain, un seul pas et souvent ne font qu’un. Freud revient. Nabokov puise également en Descartes dans Les Passions de l’âme (1649) , Montaigne dans ses Essais (1580), lui-même citant Sénèque : «Notre désir s’accroît par malaisance», il est plus puissant quand il est contrarié. C’est pourquoi tant de malheurs, d’amours impossibles ?

La mort en ligne de mire. À nouveau dans les œuvres de Stendhal. Shakespeare. Tragédie oblige, Phèdre ne cesse de souffrir. Tout comme Bérénice et Titus (1670). Quant à Dom Juan, il se consume pour toutes ces belles «qui ont droit de nous charmer» (Molière, 1665) . La princesse de Clèves (Mme de Lafayette, 1678) meurt-elle du chagrin d’aimer ? Elle siège aux côtés des personnages de Laclos écartelés entre idées libertines et piété. Le sexe et le religieux se côtoient. Comme l’illustre Alfred de Musset : On ne badine pas avec l’amour (1834).

Et si aimer permettait d’accéder à une transformation ? Pour certains des exemples précédents, les femmes veulent accéder à une ascèse, un amour universel. Tendre vers le sens de agapé. Une fin’amor, un amour courtois tels Tristan et Iseut (1170) qui se poursuit au-delà de la mort, deux pousses de lierre s’élevant de leur tombe. Un amour charnel qui évolue en un lien spirituel au-delà des difficultés des amours impossibles, au-delà du vivant.

Entre l’élève et le maître, Humbert et Lolita mais aussi Héloïse et Abélard (1117). Rousseau s’inspire de leur correspondance et rédige Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761). Il y montre une nouvelle conception de l’amour après le succès du libertinage : un amour à deux qui, selon Martin Rueff, spécialiste de Rousseau «est une fidélité à l’événement de la rencontre et qui se heurte au temps de la vie». Des sentiments qui ne s’affaiblissent pas mais «se rectifient». On pense alors aux Métamorphoses d’Ovide (VIIIe siècle après J-C) : l’amour malheureux d’Apollon pour Daphnée qui le fuit se transforme en laurier et devient l’arbre sacré d’Apollon. Aimer s’apprend, s’entretient, se cultive.

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